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Forêt Tropicale et Banquise

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Ce face à face, qui a suscité une grande émotion et un débat animé, nous rappelle que le changement climatique n’est pas le seul défi qui attend les hommes. La perte de biodiversité les menace tout autant, mais de façon encore plus insidieuse et mal comprise...

Face à face du 7 décembre 2007

Francis Latreille, photographe, Expédition Tara Artic
Emmanuelle Grundmann, Primatologue et Auteur/Reporter

Modérateur :
Pascal Briard, Directeur Marketing, Canon France


Forêt Tropicale - Banquise :
les deux poumons de notre en planète en danger !

Emmanuelle Grundmann, primatologue, a beaucoup étudié les grands singes et leur milieu de vie, la forêt tropicale primaire. Elle constate avec Francis Latreille, aventurier du grand nord et photographe de l’expédition Tara Arctic, que les deux derniers grands espaces vierges de la planète sont aujourd’hui agressés par l’homme et que la dégradation de l’un précipite celle de l’autre. Or aussi bien l’Arctique que les forêts tropicales équatoriales sont de précieux puits de carbone et le rôle de régulateur climatique de la forêt est essentiel.

Pourtant, ce thème a été quelque peu négligé lors du Grenelle de l’Environnement. On a beaucoup parlé du réchauffement climatique mais peu de déforestation alors que cette dernière est un facteur majeur d’émission de gaz à effet de serre, bien plus par exemple que les transports ou même que l’industrie. La raison de cet « oubli » médiatique est peut-être l’importance des enjeux économiques liés à la forêt. Cet écosystème recouvre en effet bien souvent des richesses qu’il est tentant d’exploiter dans une logique court-termiste, telles que les ressources minières.

Une des solutions-miracles qui a été suggérée pour résoudre le problème des émissions de gaz à effet de serre est le recours aux biocarburants plus justement appelés agro-carburants, voire nécrocaburants par leurs détracteurs. En effet, les surfaces agricoles européennes ne suffisent pas à répondre aux objectifs de production, qui requerraient 70 % de notre Surface Agricole Utile (SAU). En conséquence, on sollicite les pays en voie de développement : pour les bioéthanols on exploite la canne à sucre, pour les biodiesels c’est l’huile de palme. Ces carburants, quand ils sont fabriqués à 30 % avec des huiles végétales, ne nécessitent pas de changement de type de moteur. Ce qui paraît au premier abord une solution est en réalité une catastrophe écologique : la monoculture de palmier à huile requiert des espaces forestiers immenses, pris sur les forêts tropicales primaires en Malaisie et en Indonésie. Ainsi, 98 % du couvert forestier indonésien sera affecté à terme, ne laissant que la forêt de haute montagne. La Malaisie, quant à elle, a déjà anéanti son capital forestier au profit des cultures. Les intrants de ces cultures posent également de gros problèmes de pollution. Enfin, les incendies qui sont déclenchés pour libérer de l’espace cultivable relâchent des quantités énormes de carbone dans l’atmosphère. Pire encore, les forêts marécageuses de Bornéo reposent sur des tourbières riches en carbone, qui se retrouve converti en CO2 lors des feux de forêt. C’est ainsi qu’en 1998, 0,8 millions de tonnes de CO2 ont été libérées lors de la série d’incendies qui a embrasé les forêts indonésiennes. Loin d’être un évènement exceptionnel, ces vagues d’incendies se sont renouvelées à une fréquence croissante jusqu’à aujourd’hui.

Francis Latreille se joint à ce triste constat et insiste sur l’impact catastrophique de ces bouleversements sur certaines espèces et les écosystèmes. La banquise tend aussi à disparaître, et subit à distance l’impact des agressions humaines. On ne compte plus les preuves visibles de la globalisation des enjeux environnementaux, illustrés par quelques exemples frappants. Celui, en 2002, d’un campement scientifique russe au pôle nord qui a pu observer un nuage de pollution issu de la région de Norris à 4 000 km de là! Ou encore celui des filets à pollen installés au pôle nord par les scientifiques qui recueillent des pollens d’essences comme le boulot, poussant pourtant sous des latitudes très lointaines!

En 1984, l’explorateur norvégien Fridtjof Nansen, en expédition au pôle nord a trouvé sur la côte orientale du Groenland des débris du naufrage de la Jeanette, navire parti de San Francisco qui avait été abandonné par son équipage en 1981 alors qu’il s’acheminait vers le nord de la Sibérie: c’est la première mise en évidence d’un courant transpolaire parcourant le pôle de la Sibérie vers le Groenland. Jean-Louis Etienne a voulu monter l’expédition Antartica pour revivre cette dérive. Le projet n’a malheureusement pas vu le jour et le bateau prévu pour l’expédition a été revendu à Sir Peter Blake puis à Etienne Bourgeois, homme d’affaire conscient des problèmes environnementaux. Ce dernier a décidé de relancer le projet sous le nom « Damoclès ». Le bateau met aujourd’hui 15 mois pour effectuer la dérive transpolaire que Nansen avait faite en trois ans! Il existe donc une preuve des changements dynamiques en arctique. La glace est plus fine, agressée par les pluies qui désormais s’y déversent. On évoque l’horizon 2080 voire 2050 pour la fin de la banquise. Il ne reste déjà plus que cinq millions de km_ de banquise aujourd’hui. Conséquence de la fonte de la banquise : plus la mer recouvre la surface jadis prise en glace, plus la planète absorbe la chaleur au lieu de la renvoyer vers l’espace. Le cycle s’emballe. Au Groenland, la fonte des glaciers menace la terre et risque de provoquer une hausse de sept mètres du niveau des eaux.

Emmanuelle Grundmann poursuit ce tour d’horizon des ressources planétaires en péril en rappelant que la déforestation détruit plus de sept millions d’hectares de forêt par an depuis 2000. Le sol nu a une Albédo (mesure de la capacité d’une surface à réfléchir la lumière) moins élevée que la forêt et contribue donc au réchauffement climatique. Les conséquences sur la biodiversité sont catastrophiques sans qu’on puisse encore évaluer les effets en cascade que cela implique dans le reste de la biosphère. On oublie aussi souvent qu’aux pôles et dans les forêts, des ethnies entières sont actuellement menacées.

Les exemples de catastrophes en cours ou à venir ne manquent pas : 22 % des surfaces de la planète sont sur pergélisol (sous-sol gelé en permanence dont l’épaisseur sert d’indicateur du réchauffement climatique) et seraient complètement remaniées si elles devaient connaître le dégel. Autre exemple : les mangroves d’Asie du Sud-Est ont été détruites par l’élevage industriel de la crevette, provoquant la pollution de l’eau destinée à la consommation et la destruction de niches écologiques pour de nombreuses espèces de poissons.

Ce face à face, qui a suscité une grande émotion et un débat animé, nous rappelle que le changement climatique n’est pas le seul défi qui attend les hommes. La perte de biodiversité les menace tout autant, mais de façon encore plus insidieuse et mal comprise. Dans une attitude anthropocentriste, nous avons tendance à envisager le monde comme une source illimitée de biens à notre disposition. Nous ne sommes pourtant qu’un élément dans un système complexe dont nous dépendons totalement.

Le sujet de la diversité du vivant, encore peu abordé ces dernières années, a reçu une attention particulière en France lors du Grenelle de l’Environnement, faisant l’objet d’un groupe de travail à part entière. En souhaitant faire des départements d’outre-mer de véritables « vitrines » du développement durable à la française le Grenelle lance le défi, notamment en Guyane, d’adopter une gestion exemplaire de la forêt tropicale. Les obstacles sont nombreux, même pour un pays riche, étant donné l’étendue du territoire à protéger et le coût des mesures de protection.

Au niveau international, le Millenium Ecosystem Assessment conduit de 2001 à 2005 par plus de 1 360 experts a marqué un pas décisif dans la volonté de comprendre la biodiversité pour évaluer et traiter les menaces qui pèsent sur elle. Un des obstacles les plus durs à surmonter dans ce domaine est l’évaluation de ce que coûte à l’humanité l’extinction d’une espèce donnée. Inchiffrable mais d’une gravité que plus personne ne met en doute, la perte de biodiversité reste un problème ouvert, face auquel il faudra encore inventer des solutions.

21 juillet 2008

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