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Changement de gouvernance et gouvernance du changement

La nécessité d’une nouvelle gouvernance est apparue avec acuité suite à la crise financière de 2008.

La nécessité d’une nouvelle gouvernance est apparue avec acuité suite à la crise financière de 2008. Pour répondre aux effets de cette crise, les États et les autres parties prenantes ont eu recours à un ensemble de leviers et ont replacé de manière déterminante le politique au cœur de leurs actions.

Ce faisant, les acteurs publics ont tenté de définir une nouvelle gouvernance susceptible de répondre aux défis et aux contradictions durement mises en lumière par la crise de 2008. Trois éléments saillants devraient fonder cette nouvelle gouvernance.
-    Elle fait primer la réflexion à long terme sur les actions immédiates et accorde une place privilégiée à l’action publique et politique.
-    Elle se fonde sur le charisme de personnalités de premier plan capables d’incarner les idées nouvelles et sur la facilité de leur transmission.
-    Enfin, elle favorise progressivement la construction d’un discours commun à l’humanité autour de préoccupations partagées.

Nous pouvons nous interroger plus avant sur les implications des éléments qui caractérisent cette nouvelle gouvernance et nous pouvons également détailler les moteurs de ces transformations.

Toutefois, ces considérations analytiques se révèleront infructueuses si nous ne gardons pas à l’esprit que la gouvernance est un mode d’action : nos réflexions doivent nous amener à mettre cette nouvelle gouvernance au service d’un paradigme humaniste et d’une réflexion politique préalable.

À défaut, elle ne pourra pas être l’outil de la nécessaire conduite du changement : la gouvernance est stérile si elle n’est pas pensée en amont. Cette pensée, ce fondement philosophique est l’enjeu véritable de la gouvernance du changement.
Trois piliers pour une nouvelle gouvernance
L’action politique est revalorisée, des figures charismatiques incarnent les espoirs et les idées nouvelles, et un discours commun dépassant les séparations nationales, culturelles et sociales prend forme. Ces trois constats structurent les trois piliers de la nouvelle gouvernance qui devait s’imposer en réponse à la crise de 2008 et qui ambitionnait de dépasser les failles structurelles qui ont mené à cette dernière :
-    Le retour du politique
L’action politique a été écartée et marginalisée par la dérégulation et la déréglementation qui ont accompagné l’idéologie libérale. Or, cette même action politique est aujourd’hui au cœur de la gouvernance. Les gouvernements ont réagi avec rapidité à la crise en élaborant des plans de relance dotés de montants très élevés. Les décisions et actions du G20, qui réunit les dirigeants politiques des plus grandes économies, ont une visibilité considérable.
-    L’avancée du leadership
Les idées seules ne fleurissent pas ; elles acquièrent leur force par les figures charismatiques qui les représentent et qui endossent le leadership. Par exemple, la personne de Barack Obama a cristallisé l’idée de changement ; c’est sur ce thème que le Président américain s’est fait élire. La force de cette association est telle qu’elle a conduit à ce que le Prix Nobel lui soit attribué avant même qu’il ait agi. 
-    L’émergence d’un discours commun
Ce discours commun est une construction progressive, qui n’est pas nécessairement structurée dès le départ et qui ne prend pas toujours forme lors des grands rendez-vous internationaux (l’échec de Copenhague le montre).     Les éléments de construction sont fondés sur des valeurs communes de solidarité, au-delà des différences culturelles et sociales, et sur la reconnaissance des enjeux à l’échelle planétaire.
Cependant, il convient de bien garder à l’esprit un élément essentiel : « La gouvernance est un média et non un message ». Ces trois piliers ne peuvent, à eux seuls, rassembler tous les enjeux la nouvelle gouvernance : ils ne sont que des éléments de caractérisation. La gouvernance est la médiatrice des intentions ; c’est un cadre qui délimite les actions. Autrement dit, la gouvernance est un moyen plutôt qu’une fin.

Ce moyen flexible, pourrait – s’il n’est pas accompagné d’une pensée – servir des causes, des intérêts ou des idéologies éloignées du changement et mettant en péril ce dernier. Ainsi, le caractère central de l’action politique peut se révéler être un instrument du repli sur soi et de la tentation nationaliste.

C’est probablement l’absence réelle de consensus politique au-delà du traitement du problème à court terme qui a empêché l’apparition d’une réelle nouvelle gouvernance et qui fait que 3 ans après la crise, on s’interroge toujours sur les changements réalisés dans le monde de la finance. Ainsi, on voit refleurir les mêmes articles relatifs aux rémunérations variables des traders, les mêmes comportements et le même repli sur soit, peut-être aggravé, de la sphère financière, même si ici ou là des voix s’élèvent et que certains secteurs, à l’image du Private Equity en France et Angleterre semblent se questionner profondément sur leur utilité et leur responsabilité sociale.
La complexité de la déclinaison locale
La description précédente de la nouvelle gouvernance et de ses trois piliers est globale : elle se place au niveau des institutions internationales, des grands États dont les activités et l’influence couvrent la planète entière, et des personnalités au rayonnement mondial. Toutefois, le slogan « Think global, act local », souvent associé conceptuellement au libéralisme triomphant de la fin du XXe siècle et des premières années du XXIe, trouve ici une application nouvelle.

Il s’agit de refléter et de promouvoir ces nouveaux principes à toutes les échelles, au-delà du monde occidental, dans les nouvelles puissances comme dans des territoires isolés et en situation critique. La nouvelle gouvernance devra continuer à prendre en compte les contextes locaux et les particularités environnementales, économiques et sociales des pays et des territoires.

Ainsi, l’Afrique se sent laissée pour compte par cette gouvernance planétaire. Sa représentation dans les organes de pouvoir des institutions internationales ne reflète pas son poids démographique et elle est toujours marginalisée dans le pouvoir économique. La gouvernance nouvelle doit rassembler sans exclusive.

La Chine est un autre exemple des enjeux de l’implémentation locale de la nouvelle gouvernance. Mais la croissance économique soutenue met en évidence les contraintes grandissantes qu’y subissent l’environnement et le corps social: les impacts, y compris sociaux, sont aujourd’hui assez significatifs pour mettre en danger cette prospérité, voire la stabilité du pays.

La société chinoise n’a pas de corps intermédiaires qui puissent relayer, implémenter et contrôler les politiques en faveur du développement durable à une échelle locale. Par ailleurs, l’absence d’une société civile développée et indépendante limite la diffusion dans la société des idées du développement durable et d’une gouvernance nouvelle.
Le contexte chinois fournit une illustration particulièrement nette de la nécessité de placer le politique au cœur de l’action, par un contrôle efficace des entreprises. Il éclaire également le rôle du débat social et de la mobilisation de toutes les parties prenantes : le discours et le volontarisme politiques ont besoin de relais de terrain. La gouvernance nouvelle ne peut pas être articulée au seul niveau international et global.
Le niveau régional est également particulièrement pertinent : l’Union européenne a pris en compte ces évolutions pour réformer son propre mode de gouvernance et des structures transversales, comme l’Union pour la Méditerranée ou le G20 précité, sont de nouveaux espaces de mobilisation.
Le changement : vers un nouvel humanisme
L’humanisme de la Renaissance plaça l’homme au centre de la pensée occidentale ; le nouvel humanisme doit placer l’homme au cœur de la pensée qui guide la gouvernance. Ce nouvel humanisme s’oppose par essence aux tentations totalitaires et nationalistes ; il est aussi antinomique d’un retour du laissez-faire généralisé et du libéralisme dérégulateur. Les crises et les lignes de fracture que nous subissons ont montré, et continuent à montrer, l’importance de cet humanisme : elles soulignent aussi l’urgence du changement.
Le pragmatisme, l’acceptation de la réalité sans chercher à la penser et à la modifier, sont des tentations dangereuses. Jean-Pierre Raffarin rappelle qu’une gouvernance du changement sans pensée du changement est une gouvernance sans pilote : elle est non seulement inefficace, elle n’est pas souhaitable.
Centrée sur l’homme, la philosophie du changement doit dépasser le cadre de la pensée occidentale moderne. Nous devons nous habituer petit à petit à une pensée complexe qui valorise la complexité et qui place toujours les éléments en perspective relativement les uns aux autres. La valeur absolue de la pensée dialectique, quelle qu’aient été sa puissance et sa pertinence, va progressivement s’effacer, nous prévient Jean-Pierre Raffarin.
La philosophie du changement doit aussi prendre en compte l’étendue de la diversité humaine sans exclusive d’une part et une nécessaire unité de buts d’autre part. C’est un exercice nouveau que de construire un équilibre tenant compte de l’étendue des diversités et qui représente un élément d’unité pour l’humanité ; c’est aussi une perspective politique enthousiasmante.
Enfin, cette pensée préalable à la gouvernance et qui guide celle-ci doit se projeter dans l’avenir. Il ne s’agit plus de réagir aux crises, mais de penser en anticipation et de se projeter dans le long terme. La gouvernance nouvelle réalise la médiation entre le sens de l’action et les fondements philosophiques de celle-ci d’une part, et les objectifs de cette action d’autre part. Si l’un comme l’autre ne sont pas définis et centrés sur l’homme, la gouvernance – fût-elle nouvelle – deviendrait un médiateur asséché, et non le vecteur fructueux d’une pensée nouvelle et d’un changement nécessaire.
En fait, on en revient réellement à ce que devrait être la politique : une gestion quotidienne ancré dans un projet social au sens large de long terme et cadré par une éthique ou une gouvernance. Et on peut ainsi dresser un parallèle entre l’entreprise et la sphère publique quant au rapport au temps et à une réelle approche de développement durable. En politique aussi, l’innovation et la vision stratégique est un enjeu majeur difficile à intégrer dans une temporalité court termiste. La crise nous a donné une première opportunité de voir les choses sous un nouveau jour, mais une réelle gouvernance politique mondiale n’en est toujours pas née.
 

18 novembre 2010

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