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L’innovation suffit-elle pour s’adapter aux défis du développement durable ?

Les défis ou le défi ? La largeur des champs traités sous le terme développement durable fait qu’on y voit d’abord une multitude de thématiques et autres problématiques complexes ressemblant toutes à autant de défis, alors qu’en fait il ne s’agit que d’une seule et même question : comment assurer dans des conditions de « confort » économique et social acceptables un avenir à l’espèce humaine ?

Jusqu’à aujourd’hui les politiques de développement accès sur la croissance et le développement des richesses étaient la réponse, mais on voit aujourd’hui clairement que dans tous les domaines ces approches touchent leurs limites : tant sociales avec toujours plus de pauvreté et d’inégalités, qu’environnementales. Ce constat s’aggrave avec l’existence d’un unique modèle de développement dont on sait clairement qu’appliqué à l’ensemble de la planète il nécessitera des ressources 3 à 6 fois supérieures à ce qui est disponible.

Alors d’un côté on peut prôner la décroissance et le retour à l’âge de pierre et de l’autre avoir une foi illimitée dans le progrès et la technologie, mais le pragmatisme et la prudence nous pousse à envisager une autre voie. Une voie qui rejette l’idée de décroissance, une voie qui pousse malgré tout au progrès social dans un respect de l’environnement. Cette voie là ne se fera qu’au travers de l’innovation car, si des bribes ou des signaux faibles existent aujourd’hui, tout reste à inventer.

Quelle innovation pour le futur ?

Au-delà de la question du défi, se pose sur ce sujet la question de l’innovation et cette question a été centrale dans l’ensemble des débats des Ateliers de la Terre à Evian. Le succès principal que l’on peut en retirer est que l’on a réellement innové dans le sens où l’on a su dépasser la seule dimension technologique de l’innovation et que sur de multiples sujet on a su innover : vision de l’Afrique comme terre de développement, approche du développement durable au-delà de la seule dimension environnementale, mise en avant de l’importance de la gouvernance politique et financière comme éléments clés d’un vrai développement durable, …

On comprend donc bien qu’il ne s’agit pas de proposer des innovations technologiques pour répondre au défi du développement durable mais bien d’innover en tout et en particulier dans son regard sur le futur et dans sa façon d’être. C’est ce à quoi Bertrand Picard nous a incité dés l’origine des débats en nous demandant de « ré-enchanter le monde, innover, être pionnier et changer de paradigme ».

Il pousse l’exemple presque à l’extrême en incitant à croire à l’impossible, ou à ce qui est dit comme impossible. Jules Vernes en est un exemple, mais l’avion solaire de Bertrand Picard est encore plus concret et pour son inventeur, ce n’est pas un avion, mais « une démonstration de l’esprit pionnier nécessaire à affronter le défi du développement durable. »

Après des années à s’être concentré sur le traitement, en général avec peu de succès, des questions environnementales, voire exclusivement climatique, un début de réflexion pointe peu à peu visant à remettre la politique et l’économie au centre du débat. Les problèmes environnementaux, dont les conséquences sont largement humaines, sociales et économiques, trouvent leur source dans des déviances ou des « non contrôles » de notre développement économique et dans l’absence de mise en place d’outils politiques de régulation.

L’innovation dont nous avons besoin est la plus difficile car non technologique. Cette dernière est naturellement dans les gênes de l’homme. Depuis son origine, il élabore des technologies au service de son développement : silex, fer, vapeur, pétrole, électricité, nucléaire, éolien, … Il a su en son temps innover socialement, construire des règles de vie en commun, des modèles politiques et économiques. Mais aujourd’hui, l’innovation non technologique est en panne, comme mise au second plan au bénéfice des découvertes nobles, celles qui se voient et qui probablement rapportent à court terme.

Car l’innovation non technologique est plus complexe, butte sur le temps et sur la compréhension moins évidente de sa rentabilité économique à court terme. C’est pourtant la seule qui peut vraiment nous propulser dans un futur acceptable voire agréable. Il ne s’agit plus d’empiler de nouveaux appareils, de nouvelles solutions, mais bien de penser différemment et sur des plans allant de la politique à la façon de consommer, de posséder et gérer l’économie.

Le monde a tellement changé et l’information circulant tellement vite que les modèles, voire certaines valeurs, de société ne sont plus adaptés. Et l’on voit bien que pour parler vraiment développement durable il faut, bien avant l’environnement, parler économie et politique.

Innovation économique parce que le système économique est aujourd’hui malade et incontrôlé, la crise et ses raisons nous l’ont montré. On a pu espérer pendant un temps initier de profonds changements lors de déclarations de chefs d’états ou de gouvernements appelant à une nouvelle gouvernance économique mondiale. On voit aujourd’hui qu’il n’en est rien et que pour la sphère financière tout semble redevenu comme avant ou presque.

Innovation politique parce que pour réguler l’économie, seul le politique peut agir. C’est son rôle. De façon très pragmatique Betrand Picard appelle même les citoyens à voter pour des gouvernements interventionnistes qui sauront fixer des objectifs aux industries et à l’économie. C’est aussi aux politiques de proposer des choix de société, de préparer l’avenir, de donner un cadre à notre développement, du moins c’est ainsi que fonctionne une démocratie.

L’écueil du temps

Mais face à ces nécessités, un écueil se dresse et bloque toute action politique ou économique de fond : le temps, ou du moins l’échelle de temps nécessaire au retour sur investissement de l’innovation non technologique.

C’est sur plusieurs années, parfois plusieurs décennies que l’on saura mesurer les bienfaits concrets de telle ou telle décision politique, alors que le décideur a un horizon de temps borné par ses échéances électorales. Il en est de même pour le chef d’entreprise, encore plus court-termiste.

Alors que l’innovation technologique fonctionne sur un calendrier budgétaire d’allocation de ressources et moyens dans un but précis de production de biens et services dont la rentabilité est mesurable avec les schémas classiques d’évaluation.

Si l’on voit que le développement durable constitue bien UN défi, on comprend que le temps est son principal écueil et que les innovations nécessaires s’y écrasent. Le rapprochement d’échéances difficiles, l’accélération démographique et la crise économique sont peut-être des moyens de pression qui feront que peu à peu la remise en question de nos modèles politiques et économiques sera abordée.

La globalisation s’ajoute au temps pour complexifier la donne. En effet, l’homme politique seul ne peut agir au niveau de son état, mais ce sont bien des groupes d’états, voire une majorité qui doivent s’entendre. C’est la forme d’aveu d’impuissance nationale que chaque homme politique moderne doit s’avouer avant d’évoluer. Même le Président des Etats-Unis d’Amérique, homme le plus puissant du monde jusqu’à maintenant, peut peser lourdement mais a besoin aussi des autres états pour traiter un certain nombre de grands sujets tels que les questions environnementales par exemple ou la réforme éventuelle du système financier.

Le développement durable n’est pas un joyeux amusement d’illuminés apôtres de la décroissance et de la bicyclette, mais bien un enjeu stratégique majeur pour l’homme qui ne repose que sur une nouvelle vision du fonctionnement de nos sociétés et sur un rapport au temps remettant le long terme au premier rang.

Vers un changement de paradigme

Michel Maffesoli, lui a évoqué la nécessité de passage d’un monde moderne à un monde postmoderne : « le progrès à tout prix et la projection vers une jouissance future doivent être remplacé par une énergie qui se focalise ici et maintenant, l’innovation ». Il met en lumière la saturation de notre modèle qui a aboutit à une crise financière puis économique et au-delà à la fin de ce que la civilisation occidentale appelle « les temps  modernes ». Il est temps pour lui d’abandonner la notion de l’homme maitrisant la nature et d’atteindre une forme de sagesse raisonnable et de construire une société où les éléments de la réalité sociale et naturelle interagissent, avec une conception holistique.

Si le long terme n’a plus sa place, et que l’on pense sans cesse au court terme, c’est que l’on a abandonné l’idée de se préoccuper, hors des discours convenus, de ces fameuses générations futures dont le développement durable tient absolument à nous rendre responsable.

La nature au service de l’homme, le développement pour créer de la richesse pour se développer à nouveau et croître sont des façons d’organiser nos sociétés qu’il faudra nécessairement réformer. Ce qui marchait avec 2 milliards d’habitants sur la planète ne marchera plus avec 9 et 10 milliards, et surtout avec une courbe démographique devenue exponentielle. La démographie a dépassé l’innovation technologique qui à elle seule ne plus satisfaire le développement humain. Et comme on ne pourra jamais physiquement et moralement réguler de façon volontaire la démographie, il faudra donc bien que le modèle lui soit adapté, voire repensé.

On a donc raison de parler d’un vrai changement de paradigme. Ce ne sont plus des innovations mais une innovation de fond : repenser le modèle économique, social, politique, temporel … C’est bien cela le développement durable et c’est dans cet optique que se sont déroulés les réflexions des ateliers de la terre.

Aujourd’hui les signaux, même faibles, existent partout dans le monde pour prendre conscience de la nécessité de repenser notre fonctionnement. Les débats et écrits se multiplient, mais l’échelle de temps et le modèle économique court termiste font qu’il n’est pas possible d’aller au-delà du discours sans incitation forte. Le pari du développement durable c’est de faire en sorte que l’incitation vienne de l’homme et ne lui échappe pas.

Donc oui, l’innovation est bien la réponse au défi du développement durable, mais on dépasse très largement le champ de la seule innovation technologique, pour aller vers des mutations complexes et plus profondes qui se heurtent encore à de nombreux obstacles.

Mais la plus grande innovation sera probablement de remettre l’homme au cœur de tout, l’homme comme finalité à tout. Par ce prisme on pourrait juger de la performance d’un produit, d’un service, d’une organisation, de la politique et surtout de l’économie. Qu’apporte réellement et durablement ce système à l’homme ? Avec cette question, les subprimes auraient elles existé ? L’économie qui n’est pas au service de l’homme n’a aucun sens, mais il faudra beaucoup innover pour l’accepter …

 

27 décembre 2010

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